mardi 6 décembre 2011

Commerce de chair


A en croire certain(e)s, il suffirait d'interdire la prostitution pour la faire disparaître. Et pourquoi ne pas s'enterrer la tête dans le sable comme les autruches, tant qu'on y est ? En matière de drogues, les politiques de prohibition ont largement montré leurs limites. Juste au moment où on est en train de les remettre en cause, il faudrait croire judicieuse la tolérance zéro en matière de commerce sexuel ?


Qui peut s'imaginer que les prostitué(e)s seront mieux protégé(e)s dans une clandestinité accrue ? Dans un monde ultracapitaliste, la logique serait plutôt d'accorder une protection à celles et ceux qui ont l'envie, le courage, le désespoir ou l'indifférence de vivre de leurs charmes. Comme l'a fait remarquer Elisabeth Badinter, une caissière peut préférer gagner en trois jours ce qu'elle gagnerait en un mois au supermarché. Quand on se rappelle que les prostituées payent des impôts sur leurs revenus estimés et des PV pour raccolage, on pourrait même trouver normal qu'elles bénéficient d'une protection sociale et de droits à la retraite.

Le problème, c'est qu'il y aurait peu de prostitué(e)s indépendant(e)s. L'expérience semble montrer que dans les pays où la prositution est légale (Pays-Bas par exemple), elle reste aux mains du crime organisé. Ce projet de loi signerait donc l'aveu d'impuissance de la République face aux mafias, et on peut se poser mille questions quant à son efficacité.

Qui peut croire qu'une fois votée l'abolition, les proxénètes relâcheront leurs victimes en disant : "Tu peux partir ma chérie, au revoir et merci pour tout" ? Que deviendront les prostitué(e)s ? Pourrait-il s'agir d'un projet machiavélique destiné à faire diminuer de quelques milliers le nombre des sans papiers en France ? Se préoccupe-t-on vraiment du sort des prostituées, ou veut-on juste "nettoyer" les villes, tout comme on installe du mobilier urbain à seule fin d'empêcher les sans abris d'offenser notre vue ?

Et qu'est-ce qu'une société qui voudrait que tout puisse se vendre et s'acheter, même les organes et la gestation pour autrui, à l'exception notable de ce qui relève de la sexualité ? Où placera-t-on les limites juridiques de la prostitution ? Quand un homme donnera de l'argent à sa compagne, devra-t-on les accuser, elle de prostitution, lui d'être son client ? Si un chômeur vit aux crochets de sa femme, l'accusera-t-on de proxénétisme ? Oui, si par hasard cette femme a un amant et si cet amant lui remet de l'argent pour quelque raison que ce soit. Ne sommes-nous pas alors guettés par un retour à un ordre moral inquiétant ? L'autre soir, j'ai failli me fâcher avec un ami pour avoir prononcé le mot de pétainisme. Il a cru que je le traitais de pétainiste. Les discussions sur ce sujet sont délicates et houleuses.

On a l'impression d'un déni. Un déni d'autant plus symptomatique qu'il faut de plus en plus "faire la pute" (façon de parler bien sûr...) pour obtenir le moindre emploi, et que les emplois sont de moins en moins payés. Comment ça, rien à voir ? Parce que ce n'est pas dégradant, de travailler à plein temps pour moins de 1000€ par mois ? De faire des stages pendant deux ou trois ans quand on a bac + 5? Jusqu'où ira-t-on dans cette obsession vertueuse qui ne supprimera pas la prostitution mais la rendra encore plus dangereuse ? S'attaquera-t-on ensuite à la pornographie ? Fera-t-on fermer les sex shops à Pigalle, qui attirent les touristes et sont entourés d'un tas de petits commerces, d'hôtels, de restaurants, qui eux aussi péricliteront ? Si c'est l'usage du corps qui est visé par le projet soumis au parlement, doit-on s'attendre à une future interdiction de la danse ? De la kinésithérapie ? Et quelles reconversions proposera-t-on aux personnes dont les activités se verront frappées d'interdit ? A cette dernière question, on peut répondre sans avoir de grandes chances de se tromper : aucune. Il n'y a pas de travail. C'est bien aussi une des causes majeures de la prostitution. La misère ne se raye pas d'un trait de plume, et ce projet de loi pourrait finir par poser plus de problèmes qu'il n'en résout.

Voici deux deux articles qui ne vont pas dans le même sens que ce post : résolument  abolitionnistes, ils ne répondent pas aux questions que je me pose mais sont quand même intéressants :
http://www.lejim.info/spip/spip.php?article86
http://www.slate.fr/tribune/47207/prostitution-abolition
Et puis voici deux autres articles, plus nuancés, sur cette question décidément très complexe :
http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/01/05/doit-on-interdire-l-echange-marchand-en-vue-d-un-plaisir-sexuel_1625645_3232.html
http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/01/05/une-loi-abolitionniste_1626234_3232.html

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